Ceci est-il un jeu ?

Un des axes de recherche que je tente de développer ces derniers temps consiste à questionner les liens entre l’activité de jouer et celle de créer. Pour poursuivre la réflexion en dehors des entretiens et des bouquins, j’ai créé un petit éditeur de niveau.

Il y a quelques semaines, je publiais un petit jeu de plateforme gravitationnel (jeu ici, article .) Voici maintenant un éditeur de niveau qui se base sur les mêmes mécanismes. Il permet en l’état de créer un nouveau niveau composé uniquement des quelques briques de base du gameplay : brique de sol, espace vide, quatre triangles modifiant la gravité régissant le personnage, et le point de sauvegarde. Il y aurait bien des choses à modifier et améliorer, notamment la possibilité de choisir la position de départ de l’avatar et idéalement une plateforme en ligne de partage des niveaux créés. Mais cela demanderait un temps que je n’ai pas pour l’instant. En attendons, bricolons : vous pouvez créer votre propre niveau, télécharger le fichier json, l’ouvrir dans bloc-notes et copier son contenu dans les commentaires.

Je suis actuellement en train de préparer une communication orale et un article consacrés à la question des liens entre l’activité de jouer et celle de créer. Je ne me réfère pas (pour l’instant) aux travaux scientifiques qui se penchent sur la question mais principalement sur mon terrain ethnographique, à savoir les utilisateurs de logiciels tels que RPG Maker ou Construct 2. En effet, et sans vous spoiler ces futures publications, certains créateurs de jeux vidéo en amateur se sentent en train de jouer lorsqu’ils créent. Il y a toute une série de choses qui entrent alors en considération : les souvenirs des expériences passées sur un jeu similaire, l’anticipation du plaisir des futurs joueurs, le jeu avec les contraintes du logiciel, et ainsi de suite.

Voilà à présent ce que je peux dire (à chaud !) de mon expérience de création de cet éditeur de niveau : j’espère que des gens s’amuseront à créer des choses avec. J’imagine que son utilisation consisterait à appréhender les règles de création, l’effet des différentes tuiles, puis au fait de tester différentes combinaisons, de se fixer ensuite un objectif et enfin de chercher à le réaliser. Cet éditeur n’invente rien, il est une sorte de demake ultra sobre et minimaliste de choses existantes comme RPG Maker. Il n’est donc pas interdit d’étendre mes impressions à d’autres logiciels. L’éditeur de niveau se donne à son utilisateur sans nécessairement lui assigner un objectif clairement énoncé comme cela peut-être le cas dans une partie de jeu vidéo. Tout au plus on peut imaginer que l’utilisateur identifie un « but » au programme : celui de créer un niveau. La récompense non plus ne sera pas explicite : c’est à l’utilisateur de décider quand il a réussi à remplir l’objectif que lui-même s’est fixé. Tout comme dans un jeu vidéo, il n’est pas dit que tout le monde trouve ça amusant,  il faut qu’il rencontre les goûts d’un public.

En résumé, on a donc un dispositif qui, sur le plan formel, demande un comportement étrangement similaire à celui du joueur de jeu vidéo (identifier les règles, les mettre à profit, accomplir un objectif). On sent pourtant intuitivement que les deux expériences ne sont pas du même registre. Y-a-t’il une différence identifiable d’emblée ? On pourrait penser que c’est l’absence de but/récompense clairement énoncé, mais alors que dire de Minecraft ? Je propose plutôt d’aborder cela sous la question de l’étiquette (arbitrairement et culturellement définie) « ceci est un jeu » qui semble intuitivement présente dans le cas de Minecraft et absente dans le cas des éditeurs de niveau.

  • Cela met en évidence que mes enquêtés qui se sentent en train de jouer lorsqu’ils créent font probablement un effort de formalisation de leur activité. Ils constituent leur activité comme relevant du jeu, ils assignent eux-même l’étiquette de « jeu » à tel programme, etc. D’autres enquêtés ne voient pas la création de jeu comme étant ludique, c’est donc qu’ils s’approprient différemment le même outil.
  • D’autre part cela permet de mettre en évidence une des grandes forces de Minecraft : en impliquant un avatar manipulable dans une sorte d’énorme éditeur de niveau (et probablement par le biais des discours d’escorte du logiciel, telle que les publicités) il nous renvoie bien « ceci est un jeu » et non pas uniquement « le but est d’explorer le monde proposé et ses possibilités. »

Pour nommer les expériences (parfois troublantes) qui reposent sur des logiques (proches) du jeu mais qui ne s’annoncent pas comme tel, je propose l’étiquette « jeu informel ». Elle s’inspire de l’expression « apprentissage informel » qui désigne les apprentissages acquis dans des situations qui ne sont pas structurellement et/ou explicitement prévues à cet effet. Des situations dans lesquelles on apprend bien des choses, donc, mais qui ne disent pas « ceci est une situation d’apprentissage ».

 

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