« Dégustation vidéoludique » : les plaisirs de lecture du jeu et de réalisation avec style

La principale conclusion de mes premières analyses d’entretiens qualitatifs avec des créateurs de jeux vidéo en amateur, dont j’ai publié une partie dans un article pour Sciences de Jeu, est que ces personnes sont passées d’amateurs-joueurs à amateurs-créateurs. On gagne donc à les approcher comme étant des amateurs au sens d’amateur de culture, de celui qui agit par passion – plutôt que comme des amateurs au sens de « non-professionnel ». La comparaison avec le monde professionnel n’est d’ailleurs pas nécessairement un élément structurant leurs discours et n’intervient dans les entretiens qu’à mon initiative. Non, il s’agit là de personnes dont on comprend mieux l’activité au travers du prisme de la notion d’amateurisme telle qu’elle est travaillée au sein des études des pratiques culturelles et particulièrement par Antoine Hennion. L’amateur est ici celui qui travaille sa sensibilité à l’objet culturel et qui développe son goût. Le créateur-amateur de jeux vidéo voit dans la création une façon (parmi d’autres) de stimuler et de travailler son goût pour les jeux vidéo (ou les RPGs, ou telle franchise particulière, etc.). Le « goût » recouvre deux acceptations différentes qu’il faut distinguer. Il y a d’abord le goût tout fait, le « bon goût », le goût établi. C’est le gout qu’on a ou que l’on n’a pas. Il y a ensuite le goût en tant que processus, celui de la dégustation. C’est la conception que Hennion met au centre de ses analyses et de sa définition de l’amateur. Elle a le mérite de montrer qu’énoncer « mes goûts » d’amateur ne nous en apprend pas tellement : chaque expérience de l’objet vient essayer de provoquer « des effets toujours incertains » et les mettre à l’épreuve. Hennion fait régulièrement références à des pratiques culturelles différentes pour bien faire saisir son propos comme l’escalade pour montrer que la réalisation de l’action n’est pas l’intérêt ultime du pratiquant (le but n’est pas de monter ce mur, mais de prendre plaisir), ou encore l’amateur de vin pour expliquer l’importance de se faire présent à l’objet que l’on déguste. Dans la lignée de ces travaux, et à la suite des conclusions que j’évoquais ici, je cherche à présent à interroger la notion d’amateur de jeux vidéo par son processus central en (me) posant la question : qu’est-ce que c’est que déguster un jeu vidéo ? En parallèle à mes entretiens, j’interroge donc régulièrement (dès que je joue, en réalité) ma propre pratique : qu’est-ce que j’aime dans ce jeu vidéo ? Comment est-ce que je l’aime ? Quelles sont les modalités de ma dégustation ? Parler du plaisir et de l’expérience en des termes personnels n’est pas toujours simple (on est plus habitué à « objectiver » les choses : « tel jeu est plaisant pour telle raison » – ce qui efface totalement les processus de dégustation). J’ai donc cherché à explorer mon plaisir de jeu à travers des phases de The Last of Us Remastered et Horizon Zero Dawn.

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The Last of US est un jeu qui m’a marqué pour bien des raisons, mais je me concentre ici sur un élément particulier, à savoir les phases de jeu d’infiltration/combat. Accroupi derrière ce meuble, mon avatar n’est pas visible par les bandes d’ennemies qui cherchent à m’éliminer. En appuyant sur la gâchette (R2), je peux activer le mode « écoute ». Mon personnage « repère » les ennemis à l’oreille et leur silhouette s’affiche en transparence sur mon écran.

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Je dispose de différentes attaques et types de déplacements. J’aime alors particulièrement observer les ennemis et répertorier mon inventaire et mes possibilités d’actions. Je trouve les PNJs particulièrement bien « caractérisés ». Certains parlent tous seul ou à un collègue, évoquant leurs peurs, ennuis, ambitions, etc. Et rapidement, je cherche à établir leurs routines. Où va-t-il se déplacer ? A partir de quelle distance il entend mes pas ? Je propose de regrouper tout ceci sous l’expression « lire le jeu », que j’emprunte initialement aux footballers. C’est un domaine auquel je ne connais rien mais où je crois avoir compris qu’il est important d’avoir une bonne « lecture » du jeu : comprendre les dynamiques en cours, les options possibles, de manière à prendre la bonne décision au bon moment. On pourrait dire la même chose des échecs – à deux différences près. La première est que je ne serai pas indéfiniment tranquille derrière mon meuble, il se peut que mon avatar se fasse repérer par un PNJs, je ne dois pas trop m’éterniser. D’ailleurs, il est généralement difficile d’obtenir assez d’informations sur la séquence (le nombre d’ennemis, etc.) sans se rapprocher et se mettre en danger. La deuxième différence est que je dois considérer mes ennemis sur deux plans différents. Ce sont des humains (convainquant) dans la diégèse, et un algorithme, des lignes de code, traduisibles en règles sur le plan technique et ludique. Comme je programme de temps en temps, j’ai pris l’habitude mentale d’essayer de traduire des mécaniques de jeu en éléments logiques (« Si je suis à telle distance alors l’ennemi se dirige vers moi »). Je prends peu à peu conscience que je prends plaisir à essayer de déchiffrer les comportements de ces ennemis, d’autant plus qu’ils sont beaucoup plus évolués que ce dont j’ai l’habitude. Ce plaisir me renvoie, en session de jeu, à Golden Eye sur Nintendo 64. Pour débloquer tous les bonus cachés, on avait passé un été avec un ami à tenter de finir tous les niveaux en un temps record (du speedrun avant l’heure). Il nous fallait connaitre tous les recoins du jeu sur le bout des doigts, et particulièrement le comportement des ennemis (« Quel dégât m’inflige celui-là ? Est-ce que je peux passer sans prendre la peine de le tuer ? »). La situation dans The Last of Us est à la fois moins extrême mais surtout le jeu est beaucoup moins transparent, lisible. Les rondes des ennemis sont aléatoires. Plus ils sont difficiles à prédire, plus ils sont jouissif sur le plan ludique et plus ils me semblent crédibles sur le plan narratif. Le plus important dans ma perspective présente est de réaliser que sur le plan de la dégustation, il se passe quelque chose entre « Je n’ai jamais joué à ce jeu » et « J’aime ces séquences de jeu ». Ce quelque chose est une phase ouverte, d’interrogation. Est-ce que je vais aimer cette séquence ? Je suis dans un bâtiment avec des cloisons. Je crois que j’aimerais attirer tel ennemi dans cette pièce. Est-ce que je peux le faire ? Quelles autres options seraient possibles ?

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Bien que les deux jeux soient assez différents, je retrouve un plaisir proche (disons « parent ») en jouant à Horizon Zero Dawn. Bien qu’il s’agisse d’un monde ouvert, on a finalement, comme dans TLoU, des grappes d’ennemis à éliminer dans une zone particulière. Cette fois, mon avatar est caché dans les hautes herbes et mes ennemis sont des machines artificielles qui se comportent comme des animaux sauvages et hostiles. Ce n’est pas l’écoute mais un outil technologique que j’utilise pour voir mes ennemis en surbrillance.

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Et, surprise, je peux cliquer sur une gâchette pour afficher leur trajet. Il est là, devant moi, il forme le plus souvent une simple boucle. Quelle déception ! Je vais pouvoir poser des pièges sur leur passage, certes, mais pourquoi m’enlever le plaisir de comprendre les déplacements de ces machines par moi-même ? Et pourquoi leur faire faire une simple boucle ? Comment trouver encore ces machines sauvages crédible ? Une fois que je passe à l’attaque rien ne se passe comme prévu. Certaines machines fuient, d’autres me foncent dessus. Elles communiquent parfois entre elles. Foncer dans le tas ne suffira pas, ouf ! Je me cache à nouveau dans les hautes herbes. Ces machines sont bien trop fortes et si je place quelques pièges sur leur passage, il ne s’agira au mieux que du début d’un combat que je dois penser à l’avance. Peut-être que je pourrai d’abord la ralentir avec du gel, l’immobiliser, envoyer quelques flèches et finir en combat rapproché. Commençons par afficher leur trajet initial à chacun pour prévoir leur ordre de réaction. Le plaisir de lecture du jeu est donc, dans ces cas-ci au moins, enchevêtré à celui de la stratégie. C’est une phase d’observation, de planification, dans laquelle je dois remettre en jeu mes connaissances de l’œuvre, de son code, de sa narration. Ceci fonctionne comme TLoU, ceci autrement (on voit comment s’articulent et dialoguent le bon goût et la dégustation). « Tiens ces ennemis sont bien en effet un mélange de machine (avec leurs routines) et de nature (des réactions qui « semblent instinctives », aléatoires) ». C’est une phase dans laquelle le joueur développe une compétence proche de ce que décrit Azuma dans « Génération Otaku » : on voit à la fois la surface de l’œuvre (ses signifiants narratifs) et sa profondeur (son code). On consomme simultanément les œuvres aux deux niveaux. J’irai plus loin dans le cas des amateurs de jeux vidéo : il me semble qu’il y a un plaisir proprement vidéoludique (extensible aux autres formes de jeu narratif) consistant à interroger les liens entre programmation, game design et narration pour les mettre au profit d’une expérience réussie. Ceci semble être une première définition potentielle du plaisir de lecture.

Quand je me décide à passer à l’action, au moins deux autres interrogations gustatives se posent. Premièrement : est-ce que je vais réussir à mener mon action ? Deuxièmement : est-ce que je vais réussir avec style ? J’observe que je suis généralement plus déçu par une séquence « gagnée » d’une manière totalement décevante que d’une séquence perdue à recommencer. J’ai donc beaucoup aimé l’option dans TLoU permettant de redémarrer une scène de combat. En effet, il arrive très souvent que je réussisse une séquence « en bourrinant » parce que mon plan millimétré est parti en vrille. Cela peut autant être dû à un manque de compétence qu’à un manque de qualités du jeu. Ainsi, la caméra trop proche de mon avatar dans HZD m’empêche de comprendre ce qui m’entoure dès qu’un grand monstre m’a foncé dessus. Une phase de jeu m’a particulièrement déçu. Il s’agissait de prend le contrôle d’une base ennemie en faisant exploser du carburant. Avant d’avoir réellement pu planifier mon action, un ennemi passant près des fourrés m’a tenté et j’ai cliqué sur « attaque discrète ». Contrairement à ce qui se faisait jusque-là, un ennemi humain (que je n’avais pas l’habitude de combattre) m’a tout de suite repéré. Mes alliés ont alors sonné la charge et j’ai gagné en tirant au petit bonheur la chance dans une incompréhension la plus totale. (De la même manière j’étais totalement frustré dans Dishonored 2 de systématiquement rater mes phases de jeu en infiltration et de toujours devoir finir en tirant à vue. Au contraire dans Team Fortress 2 (mode roi de la colline), il n’y a quasiment aucun plaisir de planification, tout se fait en courant et il arrive régulièrement d’avoir le plaisir de phases de réalisation avec style particulièrement satisfaisantes.) Ceci pour montrer que l’activité de l’amateur de jeux vidéo n’est pas compréhensible, pour reprendre Hennion et sa métaphore de l’escalade, sous l’angle de la théorie de l’action. Il ne s’agit pas (que) de réussir un objectif : sinon pourquoi reprendre un combat déjà gagné ? Et pourquoi être déçu d’avoir gagné ? Précisément parce que le déroulement de l’action ne m’a pas plu. L’effet recherché ne s’est pas produit. Ce n’est pas comme ça que je voulais gagner, je voulais mettre à profit ma lecture du jeu et je n’ai au final que tiré au hasard en soignant mon avatar en continu – j’ai réalisé l’action sans style. Au contraire lorsque l’effet recherché se produit, lorsque cela me plait, l’expérience vécue vient nourrir mon bon goût, j’ai affiné mes connaissances sur la façon de produire cet effet et je peux tenter de le produire à nouveau.

Cette première expérience d’auto-ethnographie devrait donc m’aider à l’avenir à forger la notion de dégustation vidéoludique. L’analyse d’entretiens (réalisés et à réaliser) sous cet angle devrait me permettre de l’approfondir et de nommer différents types de plaisirs. Je suis particulièrement intrigué par les plaisirs « en miroir » expérimentés lors de la création. Je me suis moi-même surpris à rêvasser sur la réalisation d’un The Last of Us en 2D. J’imaginais alors ce que pourraient donner les phases d’infiltration, ce qu’elles donneraient à voir et à ressentir. Je me remémorais alors mon plaisir de jeu, comme un amateur de vin reproduisant mentalement des mouvements buccaux pour se souvenir du plaisir de la dégustation d’un bon vin. La prochaine étape de travail sera en tous cas le colloque « Penser (avec) la culture vidéoludique » début octobre à Lausanne.

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