L’incertitude dans le foot et le jeu secondaire

En regardant le match Belgique-Japon avec ma compagne, un parallèle m’a sauté au visage : elle agissait devant l’écran comme je pouvais le faire devant une vidéo de gameplay.

Elle encourageait les joueurs, les invectivait, leur donnait l’ordre de faire la passe à tel joueur à tel moment : des scènes très courantes pour qui a déjà regardé un match à plusieurs. C’est d’ailleurs souvent le prétexte de la blague assez lourde « ils ne t’entendent pas tu sais » : peu importe, le supporter a tendance à chercher une prise sur le déroulement du match, depuis les gradins ou derrière son écran (l’expression « 12e joueur » pour désigner le public est d’ailleurs assez parlante). Il est face à une incertitude concernant le résultat du match, dans laquelle il est impliqué au moins émotionnellement. L’absence de contrôle direct ne l’empêche pas de développer un avis et de tenter d’agir. Lorsque je regarde des vidéos de Fortnite (qu’elles soient de moi ou de vidéastes), j’ai régulièrement ce type d’attitude aussi : je peux sursauter ou indiquer la présence d’un ennemi – peu importe que je n’ai pas le contrôleur en main.

Le rythme du match, particulièrement épique, m’a permis aussi d’observer (chez ma compagne ou chez les commentateurs du match) les différences de phases de ressentis. Après une première mi-temps qui laissait tout le monde de marbre, la deuxième débute sur deux buts japonais. Alors que les Belges se pensaient naturellement favoris, un tension s’installe, les muscles et les voix se crispent : l’enjeu grandit. Le premier but belge relance le jeu, l’espoir revient. On souffle un coup à l’égalisation. Le 3e but, sur la dernière action de la deuxième mi-temps, dans un moment ultime et avec des gestes très beaux à revoir, le spectateur se libère de la peur de la défaite et exulte. Tout comme dans des jeux vidéo où il y a des victoires décevantes et d’autres « incroyables » et « épiques » lorsque l’on est allé arracher la victoire après un niveau de difficulté parfaitement calibré à notre expérience, il y a une expérience du regarder-le-foot qui, s’appuyant sur des niveaux d’incertitude bien calibrés, rythmés, nous soumettent à des tensions dont il est très plaisant de se libérer. Le 3-0 n’aurait pas appelé les mêmes effets.

Enfin le passage en boucle du dernier but à la télévision, en mode ralenti, sous tous les angles, m’a forcément fait penser à la façon dont je peux revoir mes meilleures parties de Fortnite (et au mode « replay », bien que je ne l’utilise pas personnellement) : il s’agit de se donner les moyens de bien percevoir toutes les subtilités de la course, de la passe, du centre, de la feinte et du tir. Au-delà de la beauté du geste à l’instant précis d’exécution, le plaisir vient aussi de tous ces nouveaux points de vue, de ce ralentissement (et même des arrêts sur image à des moments-clés) pour nous permettre de bien voir, de bien apprécier, de nous donner des prises pour fonder notre jugement esthétique et nos plaisirs.

Finalement, l’amateur de foot a un nom : il est « supporter », ce qui implique une action au-delà même de l’attitude spectatorielle. Sa manière de se soumettre (de soumettre son corps, ses émotions, ses analyses) à une incertitude pour y prendre du plaisir, me semble avoir quelques chose de très « ludique », de très « jeu secondaire » pour reprendre Julie Delbouille. On pourrait se demander si ceux sur le terrain jouent vraiment, mais peu importe : ça n’impliquerait pas l’attitude ludique des supporters. Il y a sans doute des formes de jeu secondaire qui ne prennent pas leurs sources dans du jeu primaire.

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