Le calme fantaisiste de la ballade vidéoludique

Cher journal de bord,

Je prends ces quelques minutes pour déposer ici un constat qui m’attriste. Je semble avoir perdu le goût… pour les JRPG. J’ignore s’il s’agit d’un symptôme peu répandu du coronavirus. Alors que je peine à me remettre de quelques mois de surmenage dues à la rédaction de la thèse (dont on ignore toujours la date de soutenance à cause de la situation sanitaire) et à l’accueil de ma fille, j’ère dans les boutiques en ligne à la recherche de nouvelles sensations. Je visionne des dizaines de bandes-annonces. Je prends d’ailleurs beaucoup de plaisir à cette occasion : qu’est-ce que l’industrie est devenue douée pour les trailers ! Ils sont tous magnifiques, épiques, intriguant. On peut y projeter tous ses fantasmes de joueurs. Les fantasmes, dit-on, ne sont pas faits pour être réalisés : je veille donc à conserver mes dizaines de jeux Steam intacts. Cependant j’ai fini par retrouver, dans ma ludothèque, Final Fantasy XV, que j’ai acheté en occasion il y a déjà plusieurs mois. Pris par le temps, j’avais finalement décidé de me réfugier dans Fortnite, dont la pratique régulière était devenue sans risque.

J’en suis à huit heures de jeux et, je suis plus que perplexe – j’ai donc besoin décrire mon expérience pour mieux la saisir.

Le début est très beau, et je n’ai plus l’habitude de jouer à de très beaux jeux. Je me reconnecte alors avec la fascination qu’exercent sur moi les cinématiques, déjà éprouvée à l’époque de Final Fantasy VIII puis de Skies of Arcadia. L’aventure s’annonce incroyable. J’ai hâte de combiner les attaques et les sorts, triompher du mal, vivre des scènes transcendantes.

Au bout de vingt minutes de jeu, c’est avec l’apparition du premier personnage féminin ultra sexualisé que je me rends compte que tous les autres protagonistes étaient des hommes. J’éclate de rire devant ce qui me semble être une parodie de mécano sexy. Avec le recul, c’est le seul personnage féminin sexualisé vu en huit heures… Passons.

Puis les petites scènes de vie s’enchaînent : je conduis une grosse voiture, je pêche un poisson pour nourrir un chat, je conduis une grosse voiture, je partage une amitié virile avec mon compagnon qui m’invite à courir dans le sable sous les belles lueurs de l’aube, je conduis une grosse voiture, je vais à l’autre bout de la carte pour tuer trois monstres afin de remplir un contrat de chasse, je conduis, enfin, une grosse voiture.

Après quelques heures, les enjeux du récit sont posés : le père de mon personnage est assassiné, sa ville d’origine détruite : nous sommes en guerre. Il me faut partir à la recherche des armes de mes ancêtres rois, pour piller leurs tombes et récupérer leurs pouvoirs. Je parcours quelques grottes, terrasse des monstres, etc. Au bout des huit heures, je me livre à une bataille soigneusement mise en scène contre un titan qui me dépasse d’environ 300 têtes.

Je me surprends à ressentir un grand vide tout au long de l’expérience de jeu. Pas un vide de dépressif, un vide reposant. En comparaison, Fortnite me « remplit » : de joie, d’hystérie, de colère, de rires. Une session me défoule mais me tend. Final Fantasy me repose : tout s’y fait sans que je n’ai le sentiment d’être véritablement en contrôle. Les interminables trajets en voiture peuvent se dérouler en conduite automatique. Cela me fait une deuxième occasion de poser la manette, en plus des cinématiques. Je ne comprends pas grand-chose aux combats mais à force de foncer dans le tas, ça passe (d’ailleurs, les combats de l’arc narratif sont pour l’heure beaucoup plus faciles que les quelques quêtes annexes auxquelles je me suis essayé, ce qui est assez perturbant). Quant la progression dans l’espace, lorsqu’elle est rendue problématique (se glisser entre deux rochers, etc.), me demande généralement de simplement appuyer sur la croix. Enfin que j’avais peur d’être noyé dans les trop nombreuses interfaces et la gestion d’inventaires insignifiants, je me sens pour l’instant épargné.

J’oscille alors entre deux sentiments. D’abord, le contentement reposé et amusé. Lorsque, par exemple, je pêche un poisson au coucher du soleil, sur fond de musique fantaisiste et de bons mots de mes acolytes, et que je peux ensuite éteindre la console et d’aller m’endormir facilement. Ensuite, le désengagement total. Je me demande de nombreuses fois ce que je fous là, à piloter un avatar à l’arrière d’une voiture qui roule toute seule, puis à aller voir personnage A pour qu’il me dise d’aller voir le personnage B.

Ma dégustation de Final Fantasy livre donc, pour l’heure, les résultats suivants. D’abord, la simple vue des tableaux de statistiques m’effraie car je n’ai nullement envie de gérer des stocks et de paramétrer des équipements, etc. Et à cet égard, je suis bien attristé de sentir qu’une page de ma trajectoire vidéoludique est tournée, ce qui renvoient aux oubliettes Skies of Arcadia, Phantasy Star et d’autres jeux qui ont tant compté pour moi. J’aimais les RPG, mais surtout j’ai aimé aimer les RPGs. Je repense à de trop nombreuses après-midis ensoleillées où je m’obstinais à fermer les stores pour mieux progresser dans une aventure passionnante et où j’avais tout le temps du monde de paramétrer les détails des équipements. C’est peut-être une des raisons de ma perte de goût : je n’ai plus envie de consacrer mon temps à ces tableurs Excel camouflés. Ce constat est néanmoins empli de nostalgie : il me renvoie en pleine tête le temps qui passe et sur lequel, pour le coup, je n’ai aucune prise.

Ensuite, comme déjà discuté sur ce blog, la production d’effets de goût est toujours incertaine et elle est le résultat de dispositions prises par le sujet qui déguste. Or, il me faut visiblement restreindre mes sessions de FF15 à des moments où je suis particulièrement fatigué et disposé à laisser la machinerie vidéoludique jouer à ma place. « Voici un bel objet, appuies sur les boutons de temps en temps, si tu n’y arrives pas, on le fait pour toi » : voilà le contrat ludique. FFXV est, jusqu’ici, un walking sim vêtu de culture populaire. C’est agréable, c’est reposant. L’incertitude de réussir à appuyer sur les boutons est jusque-là quasi nulle, c’est pourquoi le déroulement des actions me laissent de marbre. La satisfaction à tirer est ailleurs, dans l’absence d’effort. À peu frais, quelques inputs de ma part semblent enclencher les belles choses qui se déroulent à l’écran. C’est une illusion qui, pour satisfaisante qu’elle puisse être, me semble encore bien mystérieuse.

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