Le DAI dans Tilt : ce que raconte un corpus restreint

[EDIT du 6 juillet 2021 : ajout de l’intégralité du corpus en fin d’article]

Le DAI, premier et unique micro-ordinateur manufacturé en Belgique, est un ordinateur haut de gamme, commercialisé dès la fin des années 1980 et sur lequel j’ai commencé à effectuer des recherches. Cela risque de me prendre quelques années pour en faire le tour. Parmi les multiples voies d’exploration en cours, je partage ici les résultats obtenus en dépouillant des numéros d’un célèbre magazine de jeu vidéo.

Je vous propose, pour accompagner cette plongée dans le début des années 1980, d’écouter Domestic Flight, un album créé sur DAI par Franci Fabbri, en 1983 (accrochez-vous).

J’ai parcouru les 26 premiers numéros de Tilt (de Septembre 1982 – novembre 1984) à la recherche de mentions du DAI. Ce type de tâche pouvant se montrer particulièrement chronophage, j’ai effectué un balayage rapide en me focalisant sur quelques types de contenus : 1) dans la rubrique « Tubes » (tests de jeu), la dernière ligne de chaque brève mentionne la machine sur lequel chaque jeu est publié 2) dans les dossiers de type « banc d’essai », je suis parti à la recherche de présentation plus générale du DAI 3) la rubrique « clubs » au sein des petites annonces (sur les conseils de Colin Sidre). Il est donc possible que je sois passé à côté de mentions discrètes du DAI (pour l’anecdote, je suis d’ailleurs tombé sur une mention anodine dans le numéro 34, dans un article sur la conception des couvertures de Tilt).

Je cueille au final un total de 16 articles et 4 petites annonces (23 pages au total), ce qui est extrêmement peu et confirme que le DAI n’a jamais été « populaire », et encore moins dans le domaine vidéoludique en particulier, On peut classer les articles comme ceci : 

  • Présentations du DAI : 4 articles.
  • Présentations de jeux : 5 tests (hors mentions de jeux dans les articles précédents).
  • Diffusions de jeux sous forme de listings : 5 listings.
  • Présentations de logiciels : 2 petites annonces.
  • Mentions dans la rubrique clubs : 4 petites annonces.

La répartition dans le temps du corpus témoigne du destin d’étoile filante du DAI, qui a surtout brillé en 1984 : 

  • 1983 : 3 mentions
  • 1984 : 16 mentions
  • 1985 : 1 mention

Le DAI au banc d’essai

Les présentations du DAI sont intéressantes à observer dans la temporalité. Un premier article, en novembre-décembre 1983 (n°8), présente le micro-ordinateur belge (« il ne s’agit pas d’une blague ») comme un concurrent de l’Apple II qui n’a pas encore séduit un large public, mais qui s’est forgé une « solide réputation, tant pour ses qualités graphiques que sonores ». On se situe au moins trois ans après la commercialisation de la machine, et son prix est en « légère baisse » (le prix n’est pas mentionné, on lira « 6700 FF » dans d’autres articles), ce qui « le place aujourd’hui en bonne position » tout en restant dans le haut de gamme. On y loue ses qualités graphiques (dont le logiciel C.L.I.O., sur lequel on reviendra en fin d’article) et sonores ainsi que la présence d’extensions (dont un joystick à « trois dimensions » ?). « Le DAI dispose de plus de 700 logiciels, mais très peu à usage ludique » affirme l’article, sans que l’on sache d’où provient ce chiffre. Seul Puzzly (on y reviendra aussi) est mentionné. Deux autres noms à retenir : Dialog Informatique, l’éditeur de C.L.I.O., et Multisoft, l’importateur français. L’article termine sur une note optimiste en saluant « sa ludothèque en constante évolution ».

Un an plus tard, en novembre-décembre 1984 (n°17), Tilt se montre plus critique : « Apparu sur le marché français il y a bientôt quatre ans, le DAI n’a jamais atteint la notoriété de son rival, l’Apple. Son principal handicap : une ludothèque très réduite. » On y retrouve quasiment la même description que douze mois plus tôt : « résolution graphique assez exceptionnelle avec 512 x 244 pixels en seize couleurs », « synthétiseur très évolué à quatre voix sur un nombre d’octaves infini », présence d’un bras robotique à brancher et commander via le clavier, lecteur de microcassettes MEMOCOM « ultra-rapide ». L’on commence tout de même à souligner que sa conception « date un peu » et que sa « bibliographie (…) est encore très restreinte auprès (sic) plus de six ans d’existence » (ce qui semble confirmer que le DAI aurait été commercialisé en Belgique dès 1977, ce que je n’ai pas encore pu confirmer définitivement). La même année, le hors-série n°12 précise le véritable atout du DAI : c’est un « créateur d’images » et espère qu’il « [réserve] d’autres surprises agréables » côté ludique.

Novembre 1985 signe le troisième et dernier acte de cette tragé-DAI : le micro-ordinateur belge est remisé, intégré dans un dossier présentant les « stars déchues, [les] ordinateurs tombés au champ d’honneur [et les] machines à diffusion confidentielle. » Le petit article en lui-même ne fait que reprendre rapidement les éléments cités les autres années : qualités connues, branchement fiables, esthétique surprenante, joysticks trop sensibles. Côté logiciel, le magazine s’entête à ne citer que CLIO et Puzzly chaque année et termine en expliquant que sa « bibliographie est encore très restreinte après plus de sept ans d’existence. »

La ludothèque 

Deux types de contenus concernant directement la ludothèque du DAI : les tests et les listings. Concernant les premiers, l’on peut lister quatre tests : 

Soldier (Mediaplay, 250 FF (Tilt n°7, p.44) est semble-t-il un jeu de stratégie en vue du dessus : « Un vrai jeu de société où les aléas réels de la guerre perturbent les stratégies et où le crépitement des mitrailleuses gêne les progressions. Dans Soldier la confiance est proscrite et le meilleur gagne » (toutes les captures d’écran de cet article proviennent de Tilt, dont les scans proviennent de https://www.abandonware-magazines.org/)

Duel, Dialog Informatique, 250FF (Tilt n°8 p.70) : Un jeu de combat en duel dans un château fort, « à mi-chemin entre le fantastique et le roman de capes et d’épées »). Le testeur semble impressionné « Les graphismes sont remarquables, il s’agit d’un jeu pouvant être considéré comme l’une des meilleures réalisations ludiques sur micro-ordinateur ». Seul défaut relevé : le déplacement « saccadé » de l’avatar.

Puzzly, Dialog Informatique (Tilt n°14, p.56) : au sein d’un dossier sur les jeux éducatifs (Les « didacticiels », « studiciels » et « microdidactes » passent le bonjour aux serious games « innovants » des années 2010), Tilt rapporte le cas de ce jeu de Puzzle au « graphisme excellent ». Des tableaux sont découpés en une centaine de pièces disposées « dans n’importe quel sens », qu’il faut donc redresser et placer.

Katuvu, Médiaplay (Tilt n°14, p.66) : un peu loin loin, dans le même dossier, le magazine chronique ce jeu de mémoire qui « écrase ses concurrents » et « mis au point (…) en collaboration avec Alex Randolph, le roi des créateurs de jeu. » (Je le découvre : Alex Randolph était un célèbre auteur de jeux de société). Des images apparaissent aléatoirement avant que le logiciel n’interroge le joueur sur ce qu’il a retenu.

Dans les années 1980, il est courant que des jeux soient distribués sous format écrit, qu’on appelle des « listings » : les pages du magazine sont noircies d’instructions de programmation que les hobbyistes recopient, patiemment, ligne à ligne, sur leurs machines. Exemple :

Dans le Hors-Série n°12 de Tilt (1984), l’on retrouve ainsi cinq jeux diffusés sous format BASIC spécifique du DAI. Ceux-ci ne sont, malheureusement, pas signés et leurs graphismes, BASIC oblige, sont nettement plus limités (je ne reproduis que les deux screenshots les plus parlants… c’est dire).

Intergalactique : Ce jeu, qui vous place dans l’espace, vous demande de détruire les « assaillants minéraux qui fusent de toutes parts en utilisant un simple mais puissant faisceau laser » – voilà qui ressemble quelques peu à Asteroids.

Le pigeon agile : « Vous n’êtes pas un oiseau de malheur et pourtant … Entre les plombs et vos petits qui crient famine, vous ne saurez plus où donner de la tête et du bec. » Ce jeu, au nom pour le moins original vous demande de vous « tenir le plus éloigné possible du canon, en tentant toutefois de récupérer les aliments nécessaires à la becquée de vos enfants » et de leur déposer des graines.

SOS. « But du jeu : Passer sur le maximum d’éléments nutritifs en évitant de rencontrer l’être infâme qui hante les lieux. Soyez attentif et … rapide. » Il semble s’agir d’un des nombreux clones de PAC MAN qui pullulent dans les années 1980.

Miniwar : « But du jeu : détruire les rangées de points en lâchant un projectile afin d’atteindre les bonus se trouvant derrière ces rangées ; et obtenir ainsi le record du monde. »

Saut en longueur : Dans ce jeu (olympique) « vous êtes représenté par une étoile ». Le joueur doit marteler la touche shift pou courir, puis sauter en appuyant ni trop ni trop peu sur espace.

Hors-jeu : côté graphisme et son

Tilt se voulant, d’autant plus dans les années 80, un journal de micro loisir généraliste, on y retrouve des mentions de logiciels de création graphique et musicale.

Concernant la musique, le magazine explique (Tilt n°15, p 68.) que « les logiciels de musique de cet ordinateur se limitent à des programmes de musique enregistrée faisant office de bandes de démonstration », à l’exception de Music Tutor 2 (et donc, peut-être, de Music Tutor 1 ?). Il cite alors différentes bandes sons éditées chez (encore une fois) Multisoft: Invention, Prélude I et Prélude II de J-S. Bach, Marche Turque de Mozart, cinq minutes de guitare classique de Barrios, Promenade de Moussorgsky, Menuet de Beethoven, et Ragtime. « Tous ces programmes pré-enregistrés vous initient à la connaissance des sons, à la structure musicale ainsi qu’aux possibilités sonores de cet ordinateur qui n’ont pas manquées de nous surprendre » indique Tilt. Un encadré jaune présente enfin « le premier disque utilisant l’ordinateur DAI comme instrument de base » : Domestic Flight de Franco Fabbri. 

Music Tutor 2 (Multisoft) a le droit à un encart deux pages plus loin (Tilt n°15, p. 70.). Il est présenté comme « programme d’assistance à la composition musicale » qui transforme « transforme le clavier du micro en orgue électronique » (p. 68). Le logiciel simplifie « les fonctions nécessaires à la programmation : durée des notes, valeur des notes (…) ». Tilt n’a « qu’un seul regret » : celui que le logiciel ne « fonctionne que sur une seule voix » – ce qui, il est vrai, est étonnant, le DAI pouvant utiliser 4 voix sonores.

C’est enfin au sein d’un dossier sur « Les secrets du dessin électronique » (Tilt n°12) que Tilt présente plus en détail CLIO (Dialog Informatique). Aucun rapport avec la voiture de Renault ici : CLIO signifie Conception Ludique d’Images par Ordinateur. Grâce au joystick « à trois dimensions » (?), l’on peut déplacer un point « de taille variable » (de 1×1 à 3×3 pixels) à l’écran, ce qui « offre une grande souplesse de dessin. « La manette possède un autre levier, correspondant à la troisième dimension, correspondant à la troisième dimension, avec lequel vous modifiez la couleur des dessins. » (Décidément, il me faudra récolter des explications de praticiens pour saisir cette histoire de troisième dimension). On y apprend aussi que le DAI se veut autant grand public que « semi-professionnel » et que « sur ce type d’ordinateur, un logiciel comme C.L.I.O. devient très puissant. » De plus, une « carte extérieure » permet de « mixer vos dessins avec une image vidéo quelconque ». « Ce logiciel fut l’un des premiers de ce type, disponible sur un micro-ordinateur grand public, à moins de dix-mille francs. » Tilt estime que, bien que d’autres logiciels aient entretemps été publiés, CLIO a l’avantage d’être proposé à 350 FF (et non plus de mille francs). Autre élément interpelant « vous pourrez sauvegarder vos réalisations sur une bande magnétique et les réutiliser dans un logiciel de votre cru. Dès lors, ne vous étonnez pas si de nombreuses sociétés d’édition créent les graphismes de leurs jeux à l’aide de ce type de programme ». 

En guise de conclusion : le DAI, une « plateforme » atypique ?

Voilà que Tilt nous suggère finalement une piste de travail des plus enthousiasmantes pour saisir la portée du DAI au regard de l’histoire du jeu vidéo. Nous l’avons vu, les jeux dont il a fait mention ne semblent pas nécessairement spectaculaires ou particulièrement marquant pour l’histoire industrielle et commerciale – du fait du succès très mitigé du DAI, mais aussi de sa ludothèque limitée. Ses atouts sont à chercher ailleurs : du côté de la création musicale et graphique. Le DAI a-t-il bel et bien été utilisé par d’autres studios d’édition lors de la création de graphismes de jeux diffusés sur d’autres machines, plus populaires ? Le DAI ayant été, à en croire Tilt commercialisé en Belgique dès 1977(ce qui est extrêmement tôt et rivalise avec le TRS 80, l’Apple II, etc.) et en France dès 1980 à un coût raisonnable au regard de ses capacités technique, il semble être un candidat idéal pour servir d’outil « semi-professionnel » à une époque où le jeu vidéo commercial est principalement le fait de semi-amateurs. Voilà une piste qui proposerait sans doute une perspective particulière au regard des platforms studies qui souhaitent étudier une machine et ses logiciels ensemble. Ici, comprendre l’histoire du DAI demandera, peut-être, d’avoir à se concentrer sur les intersections avec d’autres marchés et d’autres machines.

La deuxième piste se loge dans les annonces de clubs et rejoint ce que je voudrais mettre au cœur de ma recherche sur le DAI (une fois que j’aurais pris mes marques avec l’objet en lui-même), à savoir les pratiques. On retrouve, dans les annonces, des traces de clubs dédiés au DAI situés à Dunkerque, dans le 15e arrondissement de Paris et à Montrouge, ainsi qu’à Herselt. Cela me renvoie vers un travail de dépouillement, en cours, autrement plus important que celui présenté ici : celui des nombreuses publications de clubs. Il me tarde de raconter l’histoire de ces publications bricolées, joyeuses, touffues. Des publications qui donnent aussi une place importante aux jeux : les usages ludiques du DAI ont sans doute plus à voir avec ces circuits de distribution underground qu’avec les grands noms connus du jeu vidéo. On ne retrouve aucun des grands labels qui émergent sur les autres machines dans les années 1980. La non intrication du DAI dans les réseaux du jeu vidéo en voie de mondialisation a été, sans doute, une des raisons de son échec commercial. Cela en fait, nous concernant, une plateforme atypique dont il faut, avant tout, saisir comment elle a évolué dans une forme d’autonomie économique et… culturelle ? Affaire à suivre…

Corpus intégral (tiré de https://www.abandonware-magazines.org/)

Dans l’ordre :

  • Tilt HS pages 18 et 19
  • Tilt HS pages 104 à 1015 (listings BASIC)
  • Tilt n°7, page 44
  • Tilt n°8, pages 70 et 71
  • Tilt n°8, pages 144 et 145
  • Tilt n°12, page 65
  • Tilt n°14, pages 56 et 57
  • Tilt n°14, pages 66 et 67
  • Tilt n°15, page 68
  • Tilt n°15, page 70
  • Tilt n°15, page 74
  • Tilt n°16 page 88
  • Tilt n°17, pages 88 et 89
  • Tilt n°17, pages 142 et 143
  • Tilt n°26, page 150
  • Tilt n°34, page 18

Ne pas hésiter à me contacter en cas de questions, ou pour me signaler d’autres occurrences du DAI dans Tilt ou autre.

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